Vu par François Jeanneau – Part 2

A l’été 2005, François Jeanneau s’est volontiers prêté au jeu des souvenirs. Nous avons donc passé une longue après-midi à ramener à la surface quelques-uns de ses nombreux moments partagés avec JF, des plus anciens aux plus récents. Deux heures et demi d’entretien au total, dans lesquels on en apprend autant sur JF, sur François Jeanneau et l’histoire du jazz en France de ces dernières décennies du vingtième siècle. Il m’aura fallu un an et demi – quelle honte ! – pour retranscrire, monter et finalement rédiger ces textes. Compte-tenu du volume et de la densité des entretiens, j’ai décidé de les scinder en éléments aussi homogènes que possible. Ce premier volet retrace l’époque héroïque des années 60.

Par la suite vous vous êtes moins vus.

« On s’est moins vus, parce que moi j’étais avec Triangle, et ce n’était pas le même circuit du tout. On avait 200-300 concerts par an, donc on n’était pas trop disponibles. Beaucoup de musiciens de jazz ont fait partie de groupes, comme Henri Texier, Aldo avec Total Issue. Mais JF et Daniel n’ont pas participé à ce mouvement là. A cette époque, JF est allé au conservatoire. ». JF débute donc des études de contrebasse classique en commençant par le Conservatoire de Versailles où enseigne Jacques Cazauran – père de Bernard. C’est là qu’il préparera le concours d’entrée au CNSM – voir l’anecdote racontée ici par Bernard Cazauran. Il en sortira quelques années plus tard avec un premier prix. « Je ne sais plus qui m’a raconté ça, mais pour le concours de sortie du CNSM, ils n’avaient jamais vu ça : un gars qui mastiquait un chewing-gum à une époque où, au Conservatoire, tout était encore très formel. Tu avais encore la petite sonnette… Bref, ça ne l’a pas empêché de l’avoir. Premier Prix… ».

Quelques collaborations

Au long de sa carrière, les collaborations de JF ont évidemment été plus que nombreuses, et je dois être loin du compte malgré mes recherches. Par exemple avec Barney Wilen (« Bah oui, tout le monde jouait avec Barney Wilen… Barney il était là, il faisait partie du décor. »). Les premières rencontres avec Joachim Kuhn datent de la fin des années 60. Dans les années 70, JF joue au sein du groupe de fusion Pork Pie, emmené par Charlie Mariano. « Oui, ils ont beaucoup joué ensemble. C’était avec Philippe Catherine aussi. C’était un groupe régulier, plutôt fusion. « Le Chat qui pèche » et tous les clubs dans ce genre, c’était fini. Dans les années 70-80, ils jouaient au « Riverbop » qui était rue Saint André des Arts. ». Beaucoup de musiciens enchainent aussi à cette époque, les séances de studio plutôt alimentaires. « On faisait aussi des séances d’enregistrement – il a dû en faire aussi – pour le business, pour des artistes de variété. Souvent tu enregistrais, tu ne savais même pas pour qui c’était. La rythmique enregistrait un jour, le lendemain c’était les cordes, l’après-midi suivants les saxes et les chœurs le lendemain… tu n’avais aucune idée du résultat final. ». La marque de JF reste cependant toujours la diversité des domaines dans lesquels il a joué. « C’était l’époque où – et JF beaucoup plus que moi – on jouait dans des créations de musique contemporaine. Il a fait des trucs avec l’orchestre de Paris. ». Plus tard, avec François Jeanneau, il participe à une création pour l’Orchestre de Bretagne : « J’avais une commande de l’orchestre de Bretagne, vers 93-94. J’ai écrit une pièce qui s’appelait « Meeting in blue ». L’idée, c’était un 4tet de jazz, plus l’orchestre symphonique. Il y avait JF, Daniel [Humair – ndlr] et un pianiste anglais Jason Rebello, qui a disparu de la circulation… ». JF a même, à l’occasion, touché à la guitare basse. « Il en jouait comme ça, avec la facilité naturelle qu’il avait… mais ça ne l’intéressait pas spécialement. Mais tout le monde a joué de la basse électrique. Henri [Texier – ndlr] en a joué, Michel Benita, Jean-Paul Céléa, ça faisait partie de la panoplie. Même si c’était un peu accessoire. ».
Italie

On pourrait aussi qualifier les années 70 de période italienne… « C’était lié au fait qu’il y avait beaucoup de festivals qui étaient tous patronnés par le parti communiste italien et ça faisait toute une effervescence. ». Aldo Romano et Michel Graillier font partie de l’aventure. Quelques disques en témoignent dans la série Jazz a confronto. « On a pas mal tourné avec ce 4tet. Il ne s’appelait pas « Paris 4tet »… Enfin il s’appelait « Paris 4tet » en Italie ! Sinon, c’était le 4tet François Jeanneau. C’est cette fameuse séance en Italie où Mickey était dans un état lamentable le jour de l’enregistrement. Tellement qu’il ne jouait pas… Alors ils se sont engueulés avec Aldo… et Mickey est parti. On a fini le disque en trio, sans piano… C’était un studio qui était dans la banlieue de Rome, loin de tout, et on a dû sortir du studio vers deux heures du matin. On rentrait en voiture, il y avait un brouillard à couper au couteau, c’était désert complètement, et dans le brouillard, marchant au bord du trottoir, on tombe sur Mickey ! Mais, six heures après qu’on se soit quittés… Et deux jours après on est retourné au studio et Mickey a fait les parties de piano en re-re… ». Ils font la connaissance de Massimo Urbani. « Il est mort très jeune. Mais c’est resté une gloire mythique du jazz italien.».

Pandémonium

Le grand orchestre de François Jeanneau, Pandémonium, est créé au milieu des années 70. « Au début on était 17-18 environ. C’était mon idée, qui est d’ailleurs toujours présente… Autant j’aime jouer en trio par exemple, basse batterie saxophone, qui est la formule la plus libre qu’on puisse trouver et puis en même temps j’aime bien écrire de la musique, avoir du monde, des timbres différents. Pandémonium, ça n’a jamais été un big band « classique ». Il y a eu plusieurs formules, mais toujours quelque chose qui est lié aux individus qui en font partie. » La majorité des compositions sont de François Jeanneau, mais « c’est toujours le même problème insoluble, celui d’arriver à mélanger, à équilibrer la partie écrite… la structure et l’improvisation. ». JF fait partie de l’aventure. « C’était un soliste. Ce qui m’intéresse dans ce concept, c’est d’avoir des musiciens qui soient solistes et qui, même si on est plus nombreux arrivaient à avoir un fonctionnement d’orchestre qui soit un peu le même que celui d’une petit formation, mais avec plus de force, plus de timbre, mais que ça reste souple et libre. ». L’orchestre tourne beaucoup, surtout dans les années 80 [Banlieues bleues, Nice Jazz Festival…], alors qu’il serait quasiment impossible aujourd’hui de faire jouer une formation de cette taille. Ils jouent également au Musée d’Art Moderne, dans les concerts très courus de l’après-midi, organisés par Daniel Humair. Pour Pandémonium, indispensable de lire la partition : « C’était obligatoire ! Mais sinon, c’était égal. S’il fallait lire il lisait et était bon lecteur, et il jouait, et s’il n’y avait rien à lire, il jouait quand même ! Une fois, il avait oublié ses partitions, il me semble que c’était au Festival de la Roche Jagu en Bretagne, un festival qui avait duré quelques années. C’était sympa ça. Donc il avait oublié ses partitions, et je n’avais que le score à lui passer, et le score c’est écrit tout petit, il faut tourner les pages…donc il y’avait quelqu’un qui était chargé de lui tourner les pages, en avant, en arrière, avec les reprises… ».

ONJ

En 1986, François Jeanneau devient le premier directeur de l’ONJ et « d’ailleurs JF a joué avec l’ONJ en tant qu’invité pour le concert inaugural. J’avais invité beaucoup de monde. Trop de monde d’ailleurs. Et il y avait le trio Joachim, JF, Humair plus l’ONJ, sur des arrangements qu’avait fait Joachim. Mais il n’avait pas fait partie de l’ONJ, c’était Michel Benita. Et après moi j’ai enchainé avec la Réunion, donc on s’est moins vus pendant un certain temps ».

Disque solo

En 1987, JF sort son premier album en solo, « Unison », salué par la critique. Et pourtant « Il m’avait dit avant, « faire un disque en solo… ça m’emm*** ». De toute façon tout le gonflait. Il était tout le temps à râler, c’était un de ses charmes. S’il y avait un concert, il fallait faire la balance, alors il disait « non, viens, on va au bistro »… Tout le côté technique, régler l’ampli… Il n’arrêtait pas de s’engueuler avec Daniel, et réciproquement, pour deux trucs, la technique – le son – et les fringues ! Daniel trouvait toujours que JF était mal habillé, et je me souviens qu’une fois avant un concert à Montréal, il nous avait trainé, avec JF évidemment s’acheter des fringues. C’est lui qui habillait JF. ».

Compositions de JF

Finalement, JF a très peu composé. « En fait il a beaucoup cosigné, parce que dans des groupes comme le trio avec Kuhn, cela s’organisait entre les trois et ils signaient tous, même si parfois il y en avait un qui faisait plus de boulot que les autres. Mais d’une manière générale, il n’écrivait quasiment jamais rien… Ca demandait du temps – c’est Jean-Paul [Céléa – ndlr] qui disait ça… Avoir les idées c’était pas le problème, mais c’était le boulot d’après… Et puis tout simplement, il y a des gens que ça n’intéresse pas. »

OFAJ

JF a été pendant assez longtemps, co-directeur de l’OFAJ, avec Albert Mangelsdorff. « L’OFAJ est l’Office Franco-allemand pour la Jeunesse – qui va d’ailleurs être installé à Montreuil bientôt. Il y a un orchestre symphonique et un big band de jazz. A cette époque, ils m’ont d’ailleurs commandé une pièce pour mettre ensemble l’orchestre symphonique et le big band de jazz. Ca a été enregistré à Radio France, et on a fait deux concerts. JF en était donc co-directeur, mais il ne jouait pas dedans. Quand il est parti de l’OFAJ, c’est Jean-Rémi Guédon qui lui a succédé. C’est un orchestre qui fonctionnait par sessions pendant l’année. ».

Parti Humaniste

Dans les années 80 à Paris, JF entre au Parti Humaniste. « Je n’ai pas de détails, parce qu’il ne m’avait jamais branché là-dessus. Il avait dû penser qu’avec moi ça ne marcherait pas… Mais ça lui a pris beaucoup de temps et d’énergie… Il était le dimanche à la sortie du métro pour vendre son journal… et il s’est présenté aux élections, dans le XVIIIe. Ils ont fait le score qu’on peut imaginer ! »

CNSM

En 1991, François Jeanneau revient de la Réunion où il vient de passer quatre ans. « C’était l’ouverture du département jazz au CNSM. Pas facile, parce que c’était le Ministère qui voulait qu’il y ait un département jazz, mais en même temps il faisait pression sur le Conservatoire sans donner une once de financement pour créer des postes supplémentaires… Au début j’étais tout seul, il a fallu se battre pour que petit à petit on puisse engager d’autres professeurs. Le premier après moi, c’était Hervé Sellin, et puis après il y a eu JF. Ca devait être en 93 ou 94. ». Ce n’est pas la première expérience d’enseignement de JF qui a donné des cours assez longtemps à l’Ecole Normale Supérieure de Musique de Paris qui était située boulevard Malesherbes, dans les années 80. Il avait également enseigné au Conservatoire Municipal de Musique et de Danse de Bagneux. Le fonctionnement au sein du CNSM était cependant un peu différent. « Tel que j’avais conçu le département, c’était un peu bizarre. Je voulais des professeurs qui soient généralistes, qui pouvaient aussi bien s’occuper de cours de leur instrument – ce qui est normal – mais aussi bien gérer un atelier. Et ce qui m’intéressait, c’était que les étudiants des différentes promotions se mélangeaient et avaient tous accès à tous les profs sous une forme ou sous une autre. Donc tous ceux qui étaient là à cette époque là ont eu des choses à faire avec JF… C’est la seule école de jazz au monde où il n’y a pas de cursus, aucun… On ne se dit pas « ils vont faire ça la première année, et ça la deuxième », non, c’est que la loi de l’offre et de la demande… si tu demandes rien, t’as rien. ». L’équipe de professeurs est d’ailleurs réduite. « On était cinq – on ne pouvait pas être plus, et moi je ne voulais pas que ça devienne une usine. Donc je voulais qu’il y ait en tout, pas plus de 40-45 élèves. On en prenait 10-12 chaque année, et il en sortait 10-12 également en fin de parcours, de façon à pouvoir connaître les étudiants individuellement ». Pas de cursus ne veut bien sûr pas dire anarchie… « Mais au bout de 3 ans ils sortaient quand même avec un diplôme, même en l’absence de cursus proprement dit. Il y avait quand même des cours d’histoire du jazz, des cours plus techniques, ce que faisait Théberge – qu’il fait toujours d’ailleurs, composition, arrangement, écriture… Ca, c’est plus structuré, plus progressif, forcément. ». En ce qui concerne le jeu, cela se passait en Ateliers. « A chaque concours d’entrée, on prenait 10-12 étudiants, de façon à ce que ça puisse former un groupe, c’est-à-dire, on prend un ou deux batteurs, un ou deux bassistes, un ou deux pianistes, on fait une rythmique comme ça en double, et le reste avec les soufflants les meilleurs de ce qu’on trouve. Ca fait un groupe comme ça de 10-12 personnes qui sont censées fonctionner ensemble. Ils écrivent leurs compositions, c’est eux qui font les arrangements. Et parallèlement à ça, il y a des cours où ils sont moins nombreux, par exemple des cours de section rythmique – JF et Daniel étaient impliqués là-dedans, des cours de répertoire, parce que l’idée c’était que si on veut devenir musicien professionnel, il faut quand même connaître au bout de 3-4 ans, au moins 100-150 morceaux incontournables de l’histoire du jazz, qui permettent d’aller faire le bœuf n’importe où. Montrer que tu connais cette musique. Des standards, des trucs de Miles, de Monk, d’Ornette Coleman, Wayne Shorter… Donc ils étaient censés connaître ça par cœur, sans Real Book. Finalement, ce qui était intéressant c’est que tout le monde avait accès à tout. ».

Il reste évident que les Ateliers animés par JF fascinaient les étudiants. « La pédagogie, ça tient forcément beaucoup à la personnalité du professeur, ce n’est pas une science exacte, chacun n’a pas forcément les mêmes choses à transmettre, et ne les transmet pas forcément de la même façon. Mais je pense que JF et moi, on est très peu directifs pédagogiquement – moi ça m’intéressait, et j’ai remarqué que JF fonctionnait aussi un peu comme ça, et c’est pour ça que ça les intéressait, parce que ça met les gens au pied du mur… Tu n’attends pas – ou alors tu attends longtemps ! – qu’il te tombe quelque chose du ciel. Et par contre – et c’est là que ça devient intéressant – JF parlait très peu, mais les rares choses qu’il a dites, les étudiants s’en souviennent encore. Daniel [Humair – ndlr] est un peu pareil… Je me souviens que quand il y était, tu rentrais dans ses cours, ou dans ses ateliers, Daniel était planté sur sa chaise, on avait l’impression qu’il dormait. Mais en fait il écoutait tout ce qui se passe, en silence, et quand il disait quelque chose à quelqu’un, c’était exactement ce qu’il fallait dire à ce moment-là. ». François Jeanneau assistait parfois aux ateliers – en réprimant souvent la furieuse envie d’intervenir – et avait surtout choisi des professeurs qui jouent eux-mêmes. « J’avais pris uniquement des mecs qui jouent. Ce qui m’intéressait, c’est que ces étudiants, qui étaient déjà des professionnels, donc déjà le haut du panier, aient accès aux meilleurs rythmiques qu’on pouvait trouver. Tu mets Daniel et JF ensemble ! Qu’est-ce que tu veux de mieux ? ». D’ailleurs les professeurs du CNSM jouaient au sein d’un groupe monté pour l’occasion. « Humair, JF, François Théberge, Hervé Sellin et moi. On a fait des concerts à la Cité de la musique. Il y avait des accords entre la Cité de la Musique et le Conservatoire pour avoir des activités en commun, soit à l’occasion du Festival soit en dehors. Il y avait une partie faite par les profs et après il y avait les élèves qui jouaient également… »

Et d’ailleurs, y a t-il un moyen de qualifier le jeu de JF ? « Ce que je peux dire – et je le disais aux étudiants, si on me demandait de choisir cinq bassistes de toute l’histoire du jazz, je le mets dedans ! C’est un des mecs qui avait l’un des plus beaux tempos qu’on puisse trouver. On disait souvent imprécis, mais je ne dirais pas ça. Mais c’est peut-être lié… Dans les solos il était assez brouillon en fait, beaucoup de trucs en même temps, très compliqué à suivre. Ca partait un peu dans toutes les directions, mais c’est ce qu’il voulait aussi. D’un autre côté, il vouait une admiration sans borne à Paul Chambers… Il connaissait des chorus entiers de Paul Chambers… Souvent on s’amusait à jouer, « Whims of Chambers ». Ca se joue à l’unisson ténor et basse, il aimait bien faire ça de temps en temps… Et les lignes de basse de Paul Chambers… C’est toute notre jeunesse, ces disques de Miles, avec Chambers, de cette époque, avec Philly Joe, ça a été notre Bible, on connaissait ça par cœur. Aussi bien JF connaissait les solos de Coltrane par cœur, et moi les solos de Chambers par cœur. Vraiment, le quintet de Miles, pour toute notre génération ça a été notre Bible. ».

JF a quasiment assuré tous ses cours jusqu’à 1998. Il avait un peu levé le pied sur les concerts pour lesquels les déplacements le fatiguaient et se faisait souvent remplacer par Jean-Paul Céléa. « Je pense qu’il a fait toute l’année 98, jusqu’à l’été. Il se faisait remplacer de temps en temps. Il me semble même qu’il a fait un dernier concert en août 98. Je crois qu’il y a une époque où il s’était fait remplacer longtemps, deux-trois mois, et je me souviens quand il est revenu, c’était vraiment touchant, tous les mecs du Conservatoire venaient le voir… ». JF avait souhaité que Riccardo del Fra lui succède au Conservatoire, ce qui s’est effectivement fait, et perdure encore aujourd’hui.

François Jeanneau & Christophe Jenny

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